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« Ce qui n’est pas conscient revient sous forme de destin. »
— Carl Gustav Jung
Nous traversons tous des épreuves au cours de notre existence. Certaines nous marquent profondément, d’autres semblent disparaître avec le temps. Pourtant, il arrive que des événements du passé continuent à agir en nous bien après leur survenue, parfois à notre insu. Une remarque anodine nous blesse démesurément. Une relation amoureuse réveille des peurs irrationnelles. Une situation professionnelle provoque un stress intense qui semble disproportionné. Nous avons alors l’impression de réagir davantage à notre histoire qu’à la réalité présente.
Comment savoir si un traumatisme influence encore notre vie ? Comment distinguer une blessure ancienne d’une difficulté passagère ? Et surtout, comment reconnaître les signes qui indiquent qu’une partie de nous est restée prisonnière du passé ?
Le mot « traumatisme » est souvent associé à des événements exceptionnels : guerre, catastrophe naturelle, accident grave ou agression. Pourtant, la réalité est plus nuancée.
Un traumatisme n’est pas seulement défini par l’événement vécu, mais par l’impact qu’il a eu sur notre système psychique et émotionnel. Deux personnes confrontées à une même situation ne réagiront pas forcément de la même manière. L’une pourra intégrer l’expérience tandis que l’autre restera profondément marquée.
Le traumatisme survient lorsque l’événement dépasse nos capacités d’adaptation du moment. Face à une menace réelle ou perçue, notre organisme mobilise ses ressources pour survivre. Lorsque ces ressources sont insuffisantes, une partie de l’expérience peut rester « bloquée » dans notre système nerveux.
Le psychiatre Bessel van der Kolk, auteur du livre Le corps n’oublie rien, explique que le traumatisme n’est pas l’histoire de ce qui nous est arrivé, mais l’histoire de ce qui continue à se produire en nous après l’événement.
Autrement dit, ce n’est pas seulement le passé qui pose problème ; c’est la manière dont il continue à vivre dans notre présent.
L’un des premiers indices d’un traumatisme non résolu est la répétition.
Vous avez peut-être remarqué que certaines situations reviennent sans cesse dans votre vie. Vous attirez les mêmes types de relations. Vous vivez les mêmes conflits. Vous ressentez régulièrement les mêmes émotions douloureuses.
Ces répétitions ne sont pas le fruit du hasard.
Notre psychisme cherche naturellement à résoudre ce qui est resté inachevé. Tant qu’une expérience n’a pas été intégrée, elle tend à se reproduire sous différentes formes.
Ainsi, une personne ayant vécu un abandon précoce pourra développer une peur intense du rejet dans ses relations amoureuses. Un adulte ayant grandi dans un climat critique pourra se montrer hypersensible aux remarques de son entourage. Quelqu’un ayant connu l’humiliation pourra éviter toute situation où il risque d’être jugé.
Le passé devient alors un filtre à travers lequel nous interprétons le présent.
Un autre signe révélateur réside dans l’intensité de certaines réactions émotionnelles.
Vous arrive-t-il de ressentir une colère explosive pour une situation relativement banale ? Une tristesse envahissante après une critique mineure ? Une anxiété intense sans raison apparente ?
Lorsque la réaction semble disproportionnée par rapport à l’événement déclencheur, il est possible qu’une blessure ancienne soit activée.
Le cerveau émotionnel ne fait pas toujours la différence entre une menace passée et une situation actuelle qui lui ressemble. Il réagit alors comme si le danger était de nouveau présent.
Par exemple :
L’émotion ressentie appartient en partie au présent, mais elle est amplifiée par les expériences passées.
Certaines personnes identifient clairement ce qui les fait réagir.
Une odeur.
Un lieu.
Une voix.
Une attitude.
Une date particulière.
Ces éléments, appelés déclencheurs ou « triggers », activent automatiquement des souvenirs émotionnels.
Parfois, le souvenir conscient est absent. Pourtant, le corps réagit.
Le cœur s’accélère.
Les muscles se contractent.
La respiration devient plus courte.
Une sensation de danger apparaît.
La personne peut alors se sentir envahie par des émotions qu’elle ne comprend pas.
Le traumatisme agit souvent comme une alarme hypersensible qui continue à sonner même lorsque le danger n’existe plus.
Le traumatisme ne s’inscrit pas uniquement dans la mémoire consciente. Il laisse également des traces corporelles.
De nombreuses personnes ayant vécu des événements difficiles présentent :
Le corps conserve parfois ce que l’esprit tente d’oublier.
Lorsque les émotions n’ont pas pu être exprimées ou intégrées, elles peuvent se manifester sous forme de symptômes physiques.
C’est pourquoi la guérison du traumatisme implique souvent un travail qui dépasse la simple compréhension intellectuelle.
Comprendre est important, mais ressentir et intégrer l’expérience l’est tout autant.
Un traumatisme influence souvent nos choix sans que nous en ayons conscience.
Pour ne pas revivre la douleur, nous développons des stratégies d’évitement.
Certaines personnes évitent les conflits.
D’autres évitent l’engagement amoureux.
D’autres encore évitent les responsabilités, les prises de parole en public ou les situations où elles pourraient échouer.
Ces stratégies ont une fonction protectrice.
Le problème est qu’elles finissent parfois par limiter considérablement la vie.
La personne ne souffre plus seulement du traumatisme initial ; elle souffre également des restrictions qu’elle s’impose pour ne pas ressentir cette souffrance.
La peur devient alors une prison invisible.
Chez certaines personnes, le système nerveux reste bloqué dans un état de vigilance excessive.
Elles ont constamment l’impression que quelque chose pourrait mal se passer.
Elles anticipent les problèmes.
Elles surveillent leur environnement.
Elles ont du mal à se détendre.
Même lorsque tout va bien, elles restent tendues.
Cette hypervigilance est fréquente après des expériences où la sécurité a été profondément compromise.
Le cerveau apprend alors que le monde est dangereux et continue à rechercher les menaces potentielles.
Cette attitude épuise progressivement les ressources psychiques et physiques.
Le traumatisme peut également affecter la capacité à faire confiance.
Lorsqu’une personne a été trahie, humiliée, abandonnée ou maltraitée, elle peut développer une méfiance durable.
Cette méfiance ne concerne pas uniquement les autres.
Elle peut aussi toucher la confiance en soi.
Certaines personnes doutent constamment de leurs perceptions, de leurs choix ou de leurs compétences.
Elles cherchent sans cesse des validations extérieures.
D’autres, au contraire, deviennent excessivement indépendantes et refusent toute aide afin de ne plus dépendre de personne.
Dans les deux cas, la blessure passée continue d’organiser les comportements présents.
Un signe fréquent est la sensation de tourner en rond malgré les efforts entrepris.
Vous avez lu des livres.
Vous avez compris l’origine de certaines difficultés.
Vous connaissez même parfois les mécanismes psychologiques à l’œuvre.
Pourtant, rien ne change vraiment.
Cette situation peut être frustrante.
La raison est simple : le traumatisme n’est pas seulement stocké sous forme d’idées ou de souvenirs.
Il est également inscrit dans les émotions, les sensations corporelles et les réflexes du système nerveux.
C’est pourquoi certaines approches comme l’EMDR, les thérapies psychocorporelles ou certaines formes d’hypnose peuvent être particulièrement utiles.
Elles permettent de travailler au niveau où la blessure s’est inscrite.
Nos relations constituent souvent le miroir le plus fidèle de nos blessures.
Les mêmes scénarios semblent se reproduire :
Ces schémas ne sont pas des fatalités.
Ils représentent souvent des tentatives inconscientes de résoudre une souffrance ancienne.
Jung observait que tant que nous ne rendons pas conscient ce qui agit en nous, nous avons tendance à le revivre sous forme de destin.
Les répétitions relationnelles sont parfois des invitations à regarder ce qui demande encore à être guéri.
Certaines personnes décrivent la sensation de redevenir un enfant dans certaines situations.
Une critique les anéantit.
Un conflit les terrifie.
Un rejet les plonge dans un désespoir profond.
À ces moments-là, elles ne réagissent pas seulement avec leur âge adulte.
Une partie plus jeune d’elles-mêmes prend le contrôle.
Cette partie porte souvent la mémoire émotionnelle d’expériences anciennes non résolues.
Reconnaître ces réactions constitue déjà une étape importante.
Car ce qui est observé avec conscience cesse progressivement de nous diriger dans l’ombre.
Il n’existe pas de test universel permettant d’affirmer avec certitude qu’un traumatisme influence encore votre vie.
En revanche, plusieurs questions peuvent servir de repères :
Si plusieurs de ces questions reçoivent une réponse positive, il est possible qu’une expérience passée continue à exercer une influence importante.
La bonne nouvelle est que le cerveau possède une remarquable capacité de transformation.
Pendant longtemps, on a cru que les blessures psychiques étaient définitives.
Les recherches en neurosciences montrent aujourd’hui que le système nerveux conserve une grande plasticité tout au long de la vie.
Il est possible de retraiter des souvenirs douloureux.
Il est possible de modifier certaines réactions automatiques.
Il est possible de retrouver un sentiment de sécurité intérieure.
La guérison ne consiste pas à effacer le passé.
Elle consiste à faire en sorte que le passé cesse de gouverner le présent.
Le véritable signe de guérison n’est pas l’oubli.
C’est la liberté.
Vous pouvez vous souvenir sans être submergé.
Vous pouvez évoquer l’événement sans revivre la douleur avec la même intensité.
Vous pouvez choisir vos réactions plutôt que les subir.
L’expérience traumatique devient alors une partie de votre histoire, mais elle ne définit plus votre identité.
Comme le disait Viktor Frankl, psychiatre et survivant des camps de concentration :
« Entre le stimulus et la réponse, il existe un espace. Dans cet espace réside notre pouvoir de choisir notre réponse. »
Le travail thérapeutique vise précisément à retrouver cet espace.
Lorsque le traumatisme influence encore notre vie, cet espace semble réduit ou inaccessible. Nos réactions deviennent automatiques. Nos peurs prennent les commandes.
Mais lorsque la blessure est progressivement intégrée, un changement subtil apparaît.
Nous cessons de survivre.
Nous recommençons à vivre.
Et peut-être découvrons-nous alors que derrière la souffrance se trouvait une part de nous-même qui attendait simplement d’être entendue, reconnue et réconciliée.
Car la guérison n’est pas le retour à ce que nous étions avant la blessure.
Elle est souvent la rencontre avec une version plus consciente, plus libre et plus profondément humaine de nous-même.
« Le traumatisme n’est pas ce qui nous arrive, mais ce qui se passe à l’intérieur de nous à la suite de ce qui nous est arrivé. »
— Gabor Maté
Beaucoup de personnes consultent sans imaginer que certaines de leurs difficultés actuelles sont liées à des événements anciens. Elles viennent pour des problèmes d’anxiété, de confiance en soi, de sommeil, de relations amoureuses ou encore de stress professionnel. Pourtant, derrière ces symptômes se cache parfois une blessure plus profonde qui continue d’influencer leur vie.
Le traumatisme n’est pas toujours spectaculaire. Bien sûr, certaines personnes ont vécu des accidents, des agressions ou des catastrophes. Mais d’autres ont grandi dans un environnement marqué par les critiques permanentes, le rejet, l’humiliation, l’insécurité émotionnelle ou l’absence de soutien affectif.
Avec le temps, ces expériences peuvent devenir invisibles. Nous nous habituons à vivre avec elles. Elles deviennent notre normalité.
Alors comment savoir si un traumatisme influence encore notre vie aujourd’hui ?
Pour répondre à cette question, explorons plusieurs situations cliniques inspirées de cas fréquemment rencontrés en cabinet.
Sophie, 42 ans, cadre dans une grande entreprise, consulte pour des crises d’angoisse.
Lors d’une réunion, son responsable lui demande simplement de modifier une présentation. Rien d’agressif. Pourtant, elle passe le reste de la journée à pleurer et à remettre en question ses compétences.
Lorsqu’elle raconte la scène, elle dit :
« Je sais que sa remarque était normale. Pourtant j’ai eu l’impression d’être détruite. »
En thérapie, apparaît progressivement l’histoire de son enfance.
Son père était extrêmement exigeant. Chaque erreur donnait lieu à des critiques sévères. Les compliments étaient rares.
Aujourd’hui, chaque remarque professionnelle active inconsciemment cette ancienne blessure.
Le cerveau émotionnel ne réagit pas uniquement à la situation présente. Il réagit également à toutes les expériences passées qui lui ressemblent.
L’intensité de l’émotion devient alors un indice précieux.
Lorsque votre réaction est beaucoup plus forte que l’événement lui-même, il est possible qu’une blessure ancienne soit réactivée.
Marc, 38 ans, consulte après plusieurs séparations douloureuses.
Toutes ses relations suivent le même scénario.
Il tombe amoureux de femmes peu disponibles émotionnellement. Il devient rapidement dépendant affectivement. Il craint constamment l’abandon. Puis la relation se termine dans la souffrance.
Après plusieurs séances, un souvenir émerge.
À l’âge de huit ans, sa mère a quitté le domicile familial pendant plusieurs mois.
L’enfant qu’il était alors a vécu cet événement comme un abandon profond.
Aujourd’hui encore, son système émotionnel reste en alerte.
Chaque partenaire devient inconsciemment le symbole de cette mère absente.
Jung parlait de « compulsion de répétition » : nous sommes parfois attirés vers des situations qui ressemblent à nos blessures non résolues.
Non pas parce que nous aimons souffrir.
Mais parce qu’une partie de nous cherche inconsciemment à réparer ce qui n’a jamais pu être guéri.
Bessel van der Kolk a popularisé cette idée devenue centrale en psychotraumatologie : le corps garde la mémoire des événements traumatiques.
Claire, 50 ans, souffre depuis des années de tensions cervicales, d’insomnies et de douleurs digestives.
Les examens médicaux ne révèlent aucune pathologie particulière.
Au cours du travail thérapeutique, elle évoque progressivement une enfance passée auprès d’un père alcoolique imprévisible.
Chaque soir, l’enfant qu’elle était devait surveiller l’ambiance de la maison afin d’anticiper une éventuelle crise.
Des décennies plus tard, son système nerveux fonctionne encore comme s’il devait rester en alerte permanente.
Son corps continue à vivre dans une menace qui n’existe plus.
Le traumatisme ne se loge pas seulement dans les souvenirs.
Il s’inscrit également dans les muscles, la respiration, le rythme cardiaque et le système nerveux autonome.
Certaines personnes ne se sentent jamais véritablement en sécurité.
Elles anticipent constamment les problèmes.
Elles vérifient plusieurs fois une porte fermée.
Elles imaginent spontanément les pires scénarios.
Elles ont du mal à se détendre même en vacances.
Cette hypervigilance est souvent l’héritage d’un environnement dans lequel la sécurité n’était pas garantie.
Le cerveau a appris que le danger pouvait surgir à tout moment.
Même lorsque la menace disparaît, le système d’alarme reste activé.
L’individu vit alors dans un état chronique de tension.
L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), développée par la psychologue américaine Francine Shapiro, repose sur l’idée que certains souvenirs restent bloqués dans le système nerveux.
Ces souvenirs continuent alors à produire des réactions émotionnelles excessives.
Julien, 34 ans, évite systématiquement de prendre la parole en public.
À chaque présentation, il ressent :
En EMDR, un souvenir ancien apparaît.
À l’âge de dix ans, un enseignant l’avait humilié devant toute la classe.
Pour son cerveau émotionnel, chaque prise de parole actuelle est inconsciemment associée à cette humiliation.
Au cours des séances d’EMDR, le souvenir est retraité.
Peu à peu :
Quelques mois plus tard, Julien anime une réunion sans ressentir de panique.
Le souvenir existe toujours.
Mais il n’a plus le même pouvoir.
L’hypnose thérapeutique considère souvent que certaines parties de nous restent figées dans une expérience passée.
Ces parties continuent à influencer nos comportements sans que nous en ayons conscience.
Élodie consulte pour une peur intense du rejet.
Chaque fois qu’un ami tarde à répondre à un message, elle imagine immédiatement qu’on ne l’aime plus.
Sous hypnose, une scène ancienne apparaît.
À six ans, elle avait vécu plusieurs hospitalisations séparée de ses parents.
L’enfant avait interprété cette séparation comme un abandon.
Cette partie blessée continue aujourd’hui à réagir dès qu’elle perçoit une distance relationnelle.
Le travail hypnotique permet alors :
Avec le temps, les réactions de panique diminuent.
L’adulte reprend progressivement les commandes.
Les Thérapies Cognitivo-Comportementales s’intéressent particulièrement aux croyances développées après les expériences douloureuses.
Après un traumatisme, certaines conclusions peuvent s’installer :
Ces croyances deviennent ensuite des filtres à travers lesquels nous interprétons le monde.
Thomas a vécu plusieurs années de harcèlement scolaire.
Aujourd’hui, à 45 ans, il évite les situations sociales.
Sa croyance centrale est :
« Les autres vont forcément me juger. »
En TCC, plusieurs étapes sont mises en place :
« Ils vont se moquer de moi. »
« Quels éléments montrent réellement qu’ils vont vous juger ? »
« Certaines personnes peuvent me juger, mais beaucoup seront neutres ou bienveillantes. »
Prendre progressivement la parole dans des contextes sécurisants.
L’expérience vécue vient alors corriger les anciennes croyances.
Un traumatisme non résolu peut être présent lorsque vous observez régulièrement :
La guérison d’un traumatisme ne consiste pas à effacer le passé.
Elle consiste à ne plus être gouverné par lui.
Une personne guérie peut encore se souvenir.
Elle peut même ressentir une émotion lorsqu’elle évoque certains événements.
Mais cette émotion ne prend plus le contrôle de sa vie.
Elle retrouve ce que Viktor Frankl appelait « l’espace entre le stimulus et la réponse ».
Cet espace représente notre liberté intérieure.
L’EMDR aide à retraiter les souvenirs bloqués.
L’hypnose permet de réconcilier les parties blessées de soi.
Les TCC transforment les croyances limitantes héritées du passé.
Ces approches poursuivent finalement le même objectif : permettre à la personne de vivre dans le présent plutôt que de survivre dans son passé.
Car le véritable signe qu’un traumatisme influence encore votre vie n’est pas ce qui vous est arrivé.
C’est ce qui continue à se produire aujourd’hui à cause de ce qui vous est arrivé.
Et la bonne nouvelle est que ce qui a été appris par le cerveau peut également être transformé.
La blessure fait partie de votre histoire.
Elle n’est pas obligée d’écrire votre avenir.