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Les troubles alimentaires sont encore trop souvent réduits à une question de volonté, de contrôle ou de rapport à l’apparence. Pourtant, derrière les restrictions, les crises de boulimie, les compulsions, les vomissements ou l’alternance entre privation et perte de contrôle, il existe fréquemment une souffrance plus profonde. Pour certaines personnes, la nourriture est devenue un moyen de calmer une émotion insupportable, de remplir un vide, de retrouver une sensation de sécurité ou, au contraire, de se couper de son corps.
Lorsqu’un traumatisme a marqué l’histoire de la personne, le comportement alimentaire peut ainsi remplir une fonction de survie psychique. Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les troubles alimentaires sont causés par un trauma : leurs origines sont multiples et associent des facteurs biologiques, psychologiques, familiaux, sociaux et culturels. Mais lorsque le vécu traumatique participe au trouble, travailler seulement sur les aliments, le poids ou les comportements risque de ne pas suffire.
L’association de l’EMDR et des thérapies cognitives et comportementales, ou TCC, prend alors tout son sens. Les TCC permettent de comprendre et de modifier les mécanismes qui maintiennent le trouble dans le présent. L’EMDR peut aider à retraiter certains souvenirs, sensations et croyances traumatiques qui continuent d’activer le système d’alarme. L’une agit notamment sur le fonctionnement actuel ; l’autre peut intervenir sur les expériences non digérées qui alimentent encore ce fonctionnement.
Un traumatisme psychique ne se définit pas uniquement par la gravité objective d’un événement. Il dépend aussi de la manière dont celui-ci a été vécu, des ressources disponibles à ce moment-là, de l’âge de la personne, de la répétition des événements et de la présence — ou de l’absence — de soutien.
Il peut s’agir d’une agression, de violences sexuelles ou conjugales, d’un accident, d’un deuil brutal, d’une maladie grave ou d’un événement ayant réellement menacé l’intégrité physique. Mais certains parcours sont marqués par des expériences répétées : humiliations, harcèlement, négligence affective, imprévisibilité familiale, climat de peur, critiques constantes du corps, contrôle de l’alimentation, rejet ou sentiment d’insécurité durable.
Après un trauma, le cerveau et le corps peuvent continuer à réagir comme si le danger était toujours présent. Une odeur, un regard, une remarque, une sensation corporelle, le fait d’avoir trop mangé ou de sentir son ventre plein peuvent réactiver une alarme ancienne. La personne ne se souvient pas toujours consciemment de l’origine de sa réaction. Elle ressent seulement une tension, une honte, un vide, une envie irrépressible de manger ou un besoin urgent de reprendre le contrôle.
Le trouble alimentaire peut alors devenir une tentative de régulation. Manger apaise momentanément. Se restreindre donne l’impression de maîtriser quelque chose. Se focaliser sur les calories détourne l’attention d’émotions plus menaçantes. Les vomissements peuvent être vécus comme une manière d’expulser une tension, une honte ou une sensation d’envahissement. Ces conduites soulagent à court terme, mais renforcent progressivement le trouble.
Imaginons une personne ayant grandi dans un environnement instable. Enfant, elle ne pouvait ni fuir ni s’opposer. Elle a appris à se taire, à anticiper les réactions des autres et à couper ses sensations pour ne pas être submergée. À l’âge adulte, une contrariété, un conflit ou un sentiment d’abandon peuvent réveiller la même impuissance. La compulsion alimentaire procure alors quelques minutes d’apaisement.
Le cycle peut se dérouler ainsi : un événement déclenche une émotion ; l’émotion active une croyance comme « je suis seule », « je ne vaux rien » ou « je ne peux pas supporter ce que je ressens » ; la tension corporelle augmente ; la personne mange pour se calmer ; le soulagement est suivi de culpabilité ; cette culpabilité entraîne une restriction ; la privation physique et psychologique prépare la crise suivante.
Ce cycle explique pourquoi les injonctions telles que « contrôlez-vous » ou « mangez simplement de façon équilibrée » sont souvent inefficaces et culpabilisantes. Le comportement n’est pas absurde : il a une fonction. Le travail thérapeutique ne consiste donc pas à arracher brutalement une protection, mais à comprendre ce qu’elle tente d’accomplir et à développer des réponses moins coûteuses.
Il faut également rappeler que l’anorexie mentale, la boulimie et certains autres troubles alimentaires peuvent avoir des conséquences médicales graves. Une évaluation somatique et nutritionnelle est parfois indispensable, notamment en présence de dénutrition, de vomissements fréquents, de malaises, de troubles cardiaques, de déshydratation ou de variations importantes du poids. La psychothérapie ne remplace pas cette surveillance.
Les thérapies cognitives et comportementales s’intéressent aux interactions entre les pensées, les émotions, les sensations corporelles et les comportements. Elles ne se limitent pas à « penser positivement ». Elles proposent une démarche structurée, collaborative et concrète visant à repérer les mécanismes qui maintiennent la difficulté.
Dans les troubles alimentaires, le travail peut porter sur la restriction, les règles rigides, l’évitement de certains aliments, les crises, les comportements compensatoires, les vérifications corporelles, la peur de prendre du poids ou la tendance à faire dépendre toute sa valeur personnelle de son apparence et de son contrôle alimentaire.
La personne apprend à observer ses déclencheurs et à différencier la faim physiologique d’une envie de manger liée à une émotion. Elle peut tenir un relevé permettant de comprendre ce qui se passe avant, pendant et après une crise. Elle travaille sur les pensées automatiques : « si je mange cet aliment, je vais perdre tout contrôle », « j’ai craqué, donc ma journée est fichue », « mon corps détermine ma valeur » ou « je dois compenser ce repas ».
Les TCC permettent aussi d’assouplir progressivement les règles alimentaires, de réduire les alternances de restriction et de compulsion, de réintroduire les aliments redoutés, de développer la tolérance aux émotions et de prévenir les rechutes. Les recommandations cliniques du NICE placent d’ailleurs les approches cognitivo-comportementales adaptées aux troubles alimentaires parmi les traitements psychologiques de référence, selon le diagnostic et l’âge de la personne.
Cependant, une personne peut comprendre intellectuellement que sa croyance est excessive et continuer à la ressentir comme profondément vraie. Elle sait qu’elle n’est plus en danger, mais son corps réagit encore. C’est précisément dans cet écart entre ce que l’on sait et ce que l’on ressent que l’EMDR peut présenter un intérêt.
L’EMDR, pour Eye Movement Desensitization and Reprocessing, est une psychothérapie structurée principalement connue pour le traitement du trouble de stress post-traumatique. L’Organisation mondiale de la santé cite l’EMDR et les TCC centrées sur le trauma parmi les interventions disposant du plus grand nombre de données en faveur de leur efficacité dans le TSPT.
Le principe de l’EMDR est qu’une expérience particulièrement bouleversante peut rester insuffisamment intégrée. Le souvenir demeure associé à des images, des émotions, des sensations et des croyances négatives qui se réactivent dans le présent. Pendant le retraitement, la personne se concentre brièvement sur certains éléments du souvenir tout en recevant une stimulation bilatérale alternée, souvent sous la forme de mouvements oculaires guidés, de sons ou de tapotements.
L’objectif n’est pas d’effacer le passé ni de convaincre la personne que l’événement n’a pas eu lieu. Il s’agit de permettre au souvenir de perdre une partie de son intensité actuelle et de s’intégrer à l’histoire autobiographique : « cela m’est arrivé, mais cela ne se produit plus maintenant ».
Dans le contexte d’un trouble alimentaire, les cibles peuvent être directement traumatiques, comme une agression, une humiliation ou une scène de violence. Elles peuvent également concerner des expériences liées au corps et à l’alimentation : remarques répétées sur le poids, moqueries, contrôle parental intrusif, repas vécus dans la peur, sensation d’avoir été envahi, épisode de perte de contrôle particulièrement honteux ou image corporelle associée à un rejet.
Le travail peut aussi porter sur des croyances telles que « mon corps est dangereux », « je suis sale », « je dois disparaître », « je n’ai aucun contrôle », « je dois être parfaite pour être aimée » ou « si je ressens, je vais être submergée ». Lorsque leur charge émotionnelle diminue, la personne peut devenir plus disponible pour les apprentissages réalisés en TCC.
L’intérêt de cette association ne réside pas dans une simple addition de techniques. Il repose sur une formulation clinique cohérente : quels événements ont favorisé la difficulté ? Quels déclencheurs l’activent aujourd’hui ? Quelles pensées, sensations et conduites la maintiennent ? Quelles ressources doivent être renforcées avant d’aborder les souvenirs difficiles ?
Les TCC offrent une cartographie précise du cycle alimentaire. Elles aident à restaurer des rythmes plus réguliers, à réduire les évitements, à tester les croyances, à développer des réponses alternatives et à reprendre progressivement une vie moins organisée autour de la nourriture et du poids.
L’EMDR peut intervenir lorsque certaines réactions restent disproportionnées malgré cette compréhension : panique devant une sensation de satiété, dégoût intense du corps, honte envahissante, compulsion déclenchée par un conflit, sensation de menace au moment d’un repas ou retour répétitif d’une image humiliante.
Prenons l’exemple d’une personne qui connaît parfaitement le cycle restriction-compulsion. Elle comprend que se priver augmente le risque de crise, mais une voix intérieure lui répète qu’elle ne mérite pas de manger. L’exploration montre que cette croyance est reliée à des humiliations anciennes. La TCC aide à rétablir un comportement alimentaire plus régulier et à mettre cette croyance à l’épreuve. L’EMDR peut aider à retraiter les scènes qui lui donnent encore leur force émotionnelle. Les nouveaux comportements ne reposent alors plus uniquement sur un effort de volonté : ils deviennent davantage compatibles avec ce que la personne ressent profondément.
L’ordre du travail n’est toutefois pas identique pour tout le monde. Il peut être nécessaire de commencer par stabiliser l’alimentation, la sécurité médicale, le sommeil et les capacités de régulation émotionnelle. Chez d’autres personnes, le traitement du trauma peut être introduit parallèlement, à condition que le cadre soit suffisamment sécurisant et que les symptômes soient surveillés.
L’EMDR ne consiste pas à replonger immédiatement la personne dans ses souvenirs les plus douloureux. Une prise en charge rigoureuse commence par l’évaluation de la situation actuelle, des symptômes alimentaires, du trauma, des risques médicaux, de la dissociation, des ressources disponibles et de l’environnement.
Une phase de préparation peut être nécessaire : apprendre à revenir au présent, identifier les signes de débordement, créer un lieu sûr imaginaire, développer des stratégies d’apaisement, renforcer le soutien social et construire un plan précis en cas de crise. Le retraitement doit respecter la fenêtre de tolérance de la personne. Si elle se dissocie fortement, se déstabilise ou augmente ses conduites alimentaires à risque, le rythme et les priorités doivent être réévalués.
Cette prudence est particulièrement importante en cas de trauma complexe, de violences répétées, d’état dissociatif, de risque suicidaire, d’addiction associée ou de dénutrition sévère. Dans ces situations, le traitement peut nécessiter une équipe coordonnée réunissant médecin, professionnel de la nutrition et psychothérapeute ou psychologue formé aux troubles alimentaires et au psychotrauma.
Il est essentiel de ne pas confondre deux affirmations. Premièrement, l’efficacité de l’EMDR dans le traitement du TSPT est soutenue par des recommandations internationales. Deuxièmement, son efficacité directe comme traitement autonome d’un trouble alimentaire est beaucoup moins établie.
Les données disponibles soutiennent fortement les TCC adaptées aux troubles alimentaires, notamment pour agir sur les comportements, les pensées et les mécanismes de maintien. Concernant l’EMDR, des travaux cliniques et des études préliminaires suggèrent un intérêt possible lorsque des souvenirs traumatiques, une image corporelle douloureuse ou des déclencheurs émotionnels jouent un rôle important. Mais les recherches spécifiquement consacrées aux troubles alimentaires restent plus limitées et hétérogènes.
L’EMDR ne doit donc pas retarder une prise en charge reconnue du trouble alimentaire. Elle gagne à être intégrée à un projet thérapeutique global, lorsque l’évaluation clinique montre que le trauma entretient les symptômes. Autrement dit, on ne traite pas automatiquement tout trouble alimentaire par l’EMDR ; on recherche ce qui, dans l’histoire et le présent de cette personne précise, a besoin d’être retraité.
La guérison ne se résume pas à faire disparaître les crises ou à atteindre un chiffre sur la balance. Elle implique souvent de retrouver la capacité d’habiter son corps sans peur, de reconnaître ses besoins, d’éprouver une émotion sans devoir immédiatement la faire taire et de manger sans que chaque repas devienne un examen moral.
Les TCC donnent des repères concrets : régulariser, observer, expérimenter, assouplir, s’exposer progressivement et prévenir la rechute. L’EMDR peut contribuer à réduire l’emprise de souvenirs et de croyances qui maintiennent le corps en état d’alerte. Ensemble, lorsqu’elles sont indiquées et correctement articulées, ces approches peuvent aider la personne à ne plus seulement lutter contre un symptôme, mais à comprendre ce qu’il protégeait et à construire d’autres formes de sécurité.
Cette évolution demande du temps. Des rechutes ponctuelles ne signifient pas que la thérapie échoue ; elles peuvent signaler qu’une émotion, une situation ou un besoin n’a pas encore trouvé d’autre voie d’expression. Le travail consiste alors à accueillir l’information sans jugement, à ajuster les outils et à poursuivre la reconstruction.
Le trouble alimentaire a parfois été une solution de survie avant de devenir une prison. Le soin ne cherche pas à culpabiliser la personne pour cette stratégie. Il l’aide à se libérer de ce qui n’est plus nécessaire, à restaurer son pouvoir d’agir et à retrouver une relation plus vivante, plus souple et plus apaisée avec la nourriture, le corps et elle-même.