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Il suffit parfois d’observer une scène devenue parfaitement ordinaire pour mesurer à quel point notre rapport aux écrans s’est transformé. Dans une salle d’attente, plusieurs personnes sont penchées sur leur téléphone. À la terrasse d’un café, un couple échange quelques mots, puis chacun retrouve son écran. À la maison, un adolescent regarde une vidéo tout en répondant à des messages, tandis que son père consulte ses notifications et que sa mère fait défiler machinalement les publications d’un réseau social.
Personne n’a véritablement décidé de passer autant de temps devant son téléphone. Et pourtant, les minutes s’accumulent, deviennent parfois des heures, jusqu’à cette impression étrange que beaucoup connaissent désormais : avoir ouvert son téléphone pour quelques secondes et découvrir, presque avec surprise, qu’une demi-heure vient de disparaître.
C’est probablement là que commence la question essentielle. Non pas : « Les réseaux sociaux sont-ils mauvais ? », mais plutôt : « Sommes-nous encore capables de décider librement du moment où nous les utilisons et de celui où nous les quittons ? »
Depuis de nombreuses années, le psychiatre et docteur en psychologie Serge Tisseron travaille sur notre relation aux images, aux écrans et aux technologies numériques. Avec les célèbres balises 3-6-9-12, aujourd’hui actualisées sous la forme 3-6-9-12+, il ne défend pas une société débarrassée des écrans. Il invite plutôt à apprendre à les apprivoiser, à développer une véritable éducation numérique et, surtout, à transmettre progressivement la capacité de s’autoréguler. Ses travaux récents prennent d’ailleurs davantage en compte la généralisation des réseaux sociaux chez les plus jeunes.
Cette nuance est fondamentale.
Car le problème n’est pas seulement l’écran. Le problème apparaît lorsque nous ne savons plus très bien qui commande : nous ou lui.
Les réseaux sociaux répondent à plusieurs besoins profondément humains : être relié aux autres, être reconnu, se distraire, appartenir à un groupe, découvrir, partager, créer, rire, apprendre ou simplement échapper quelques instants à l’ennui.
En cela, ils ne sont pas seulement des ennemis de notre attention. Ils peuvent également constituer de remarquables espaces de créativité, d’échange et de découverte. Serge Tisseron insiste justement sur la nécessité de ne pas diaboliser les écrans, car une prévention uniquement alarmiste risque de perdre toute crédibilité, notamment auprès des adolescents. Il rappelle que les usages positifs existent et qu’ils doivent eux aussi être encouragés.
La difficulté vient plutôt de la manière dont certains usages s’installent progressivement dans notre quotidien.
Une notification apparaît. Nous regardons.
Une vidéo se termine et la suivante commence.
Une publication nous intéresse, puis une deuxième, puis une troisième.
Nous attendons quelques minutes quelque part et, presque automatiquement, la main se dirige vers le téléphone.
Peu à peu, le cerveau apprend une association très simple : ennui = téléphone ; attente = téléphone ; inconfort = téléphone ; solitude = téléphone ; fatigue = téléphone.
Le geste devient réflexe.
Et c’est précisément cette automatisation qui doit nous interroger.
Nous pouvons en effet passer beaucoup de temps sur un écran sans être nécessairement dans une situation pathologique. À l’inverse, un temps apparemment plus limité peut devenir problématique s’il envahit le sommeil, les relations, le travail, les apprentissages ou la capacité à supporter quelques minutes sans stimulation.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Combien de temps ? »
Elle devient : « Quelle place cet usage occupe-t-il dans ma vie ? »
C’est probablement l’un des apports les plus intéressants de Serge Tisseron. L’enfant n’a pas simplement besoin que l’adulte lui impose des limites ; il doit progressivement apprendre à construire ses propres limites.
Les balises 3-6-9-12 ont justement été pensées autour des grandes étapes du développement de l’enfant. Elles ont évolué au fil des années et des transformations technologiques, mais leur philosophie demeure : introduire les outils numériques progressivement, accompagner leur découverte et favoriser l’autonomie plutôt que d’abandonner brutalement l’enfant seul face à eux.
Cette approche repose sur trois principes que Serge Tisseron met particulièrement en avant : l’accompagnement, l’alternance entre activités numériques et non numériques, et l’apprentissage de l’autorégulation.
L’enfant doit pouvoir courir, construire, toucher, dessiner, parler, rêver, s’ennuyer, inventer des histoires, manipuler des objets, jouer avec d’autres enfants et découvrir physiquement son environnement.
Il ne s’agit donc pas simplement de retirer quelque chose — l’écran — mais de préserver tout ce qui doit continuer d’exister autour de lui.
C’est une différence considérable.
Dire à un enfant « pose ta tablette » sans lui proposer d’autres expériences transforme facilement la limitation en punition. Lui permettre de retrouver progressivement le plaisir d’activités différentes lui apprend au contraire qu’il existe plusieurs manières de se sentir bien.
L’objectif n’est alors plus seulement de réduire le numérique.
Il est d’élargir la vie.
Il existe cependant une contradiction que beaucoup de familles connaissent.
Un parent demande :
« Arrête ton téléphone. »
L’enfant lève les yeux et découvre que l’adulte tient lui-même son smartphone dans la main.
C’est ici que la question des réseaux sociaux cesse d’être exclusivement celle des enfants.
Serge Tisseron souligne notamment l’importance de l’exemplarité parentale et attire l’attention sur ce qui se produit lorsque le téléphone vient interrompre ou parasiter régulièrement la relation entre le parent et le jeune enfant.
Car l’enfant n’apprend pas seulement à travers les règles que nous lui donnons.
Il apprend en nous regardant vivre.
Lorsque l’adulte consulte constamment son téléphone pendant les repas, répond immédiatement à chaque notification, l’emporte dans toutes les pièces de la maison et semble incapable de rester quelques minutes sans le regarder, il transmet involontairement un message beaucoup plus puissant que toutes les recommandations :
cet objet est indispensable.
La gestion des réseaux sociaux en famille devrait donc commencer par une question que les adultes se posent à eux-mêmes :
« Quel modèle numérique suis-je en train de transmettre ? »
Nous parlons énormément de la dépendance des adolescents aux écrans et beaucoup moins de celle des adultes.
Pourtant, combien d’entre nous commencent la journée en regardant leur téléphone avant même de sortir du lit ?
Combien interrompent une conversation pour lire une notification ?
Combien emportent leur smartphone aux toilettes, à table, devant la télévision et jusque dans leur lit ?
Combien ressentent cette petite inquiétude lorsqu’ils ne savent plus exactement où ils l’ont posé ?
L’usage problématique ne prend pas toujours la forme spectaculaire d’une addiction. Il peut s’installer beaucoup plus silencieusement, sous la forme d’une disponibilité permanente.
Nous ne sommes jamais totalement au travail, jamais complètement en famille, jamais vraiment seuls, jamais entièrement au repos.
Une partie de notre attention demeure ailleurs.
Cette fragmentation permanente possède un coût psychologique : elle rend plus difficile l’expérience du temps long, de l’attention continue et parfois même du simple silence intérieur.
Le téléphone devient alors moins un outil que l’on choisit qu’une réponse automatique à toutes les petites fissures du quotidien.
Quelques secondes d’attente ? Téléphone.
Une contrariété ? Téléphone.
Une difficulté professionnelle ? Téléphone.
Une soirée solitaire ? Téléphone.
Une pensée désagréable ? Téléphone.
Et progressivement, nous risquons de perdre une compétence psychologique essentielle : la capacité à rester avec nous-mêmes sans avoir immédiatement besoin d’être stimulés.
Serge Tisseron associe précisément l’apprentissage de l’autorégulation à une capacité fondamentale : savoir attendre.
Cette idée paraît presque anodine. Elle est pourtant profondément moderne.
Attendre quelques minutes sans sortir son téléphone.
Faire la queue sans regarder un écran.
Marcher sans écouter ni regarder quelque chose.
S’asseoir quelques instants sans chercher immédiatement une stimulation.
Autrefois, ces espaces étaient remplis de pensées, d’observations, de rêveries ou parfois simplement d’ennui.
Aujourd’hui, le smartphone peut supprimer presque instantanément chacun de ces moments.
Or l’ennui n’est pas nécessairement un vide à éliminer. Chez l’enfant, il peut devenir l’espace dans lequel apparaît le jeu. Chez l’adolescent, celui où se développent l’imagination et la rêverie. Chez l’adulte, celui où une pensée se poursuit suffisamment longtemps pour devenir une idée.
Réapprendre à attendre devient ainsi un véritable exercice d’autonomie.
Plutôt que de parler trop rapidement d’« addiction », il est utile d’observer les conséquences concrètes de l’usage numérique.
Chez l’enfant ou l’adolescent, plusieurs changements peuvent attirer l’attention : un sommeil qui se dégrade, une irritabilité importante lorsqu’il faut arrêter, un désintérêt progressif pour les autres activités, des difficultés scolaires croissantes, une tendance à s’isoler, la disparition de certaines relations réelles ou encore l’impossibilité de respecter les limites pourtant convenues ensemble.
Chez l’adulte, les manifestations peuvent être plus discrètes : consultations compulsives, impression de perdre énormément de temps, difficulté à lire ou travailler sans interruption, téléphone utilisé jusque tard dans la nuit, besoin constant de vérifier messages et notifications, irritabilité lorsque l’appareil n’est pas accessible, ou sentiment de vide lorsqu’aucune stimulation numérique n’est disponible.
Le critère essentiel reste finalement celui-ci :
est-ce moi qui décide encore ?
Lorsque la réponse devient incertaine, il est probablement temps de reprendre progressivement la main.
L’association 3-6-9-12 utilise une expression particulièrement intéressante : celle d’une « diététique des écrans en famille ».
La comparaison avec l’alimentation est éclairante.
Nous n’envisageons pas une alimentation équilibrée comme l’interdiction définitive de manger. Nous apprenons plutôt à reconnaître les quantités, les moments, la diversité et les besoins.
Pourquoi ne pas développer la même logique avec le numérique ?
Il ne s’agirait plus de choisir entre connexion permanente et déconnexion radicale, mais d’inventer une écologie personnelle de l’attention.
Cela peut commencer par quelques règles simples : ne pas laisser les notifications décider de chaque interruption ; déterminer avant d’ouvrir un réseau social ce que nous venons y faire ; se fixer une durée approximative ; préserver les repas ; éloigner le téléphone du lit ; conserver certains lieux ou certains moments sans écran ; remettre régulièrement dans la semaine des activités physiques, créatives, sociales ou contemplatives.
Serge Tisseron conseille notamment de ne pas allumer un écran sans savoir ce que l’on vient y chercher et de déterminer une durée de consultation à l’avance. Même si cette durée est parfois dépassée, elle constitue déjà une frontière mentale qui n’existe pas lorsque nous commençons à faire défiler des contenus sans intention précise.
Pour les familles, trois verbes peuvent donc servir de fil conducteur.
Accompagner, d’abord. Parler de ce que l’enfant regarde plutôt que simplement surveiller le nombre de minutes. S’intéresser aux réseaux qu’il utilise, aux personnes qu’il suit, aux vidéos qui le font rire, aux contenus qui le dérangent. Cette conversation crée progressivement une culture numérique familiale.
Alterner, ensuite. Après une activité numérique, revenir au corps, au mouvement, aux autres, à la matière, au monde réel. Le problème apparaît moins lorsqu’un enfant joue une heure à un jeu vidéo puis retrouve spontanément ses amis, son vélo, un livre ou une activité créative que lorsque l’écran devient progressivement sa seule source de plaisir.
Autoréguler, enfin. L’enfant doit progressivement devenir capable de fermer lui-même l’écran. Cela suppose évidemment que les règles évoluent avec son âge et que l’adulte ne soit pas éternellement celui qui arrache l’appareil des mains.
L’objectif éducatif pourrait finalement se résumer ainsi : passer progressivement du contrôle extérieur au contrôle intérieur.
Chez l’adulte comme chez l’adolescent, une autre question mérite d’être posée.
Que cherchons-nous exactement lorsque nous saisissons notre téléphone ?
Parfois, la réponse n’est pas : « Je veux regarder Instagram, TikTok ou Facebook. »
Elle est plutôt :
« Je suis stressé. »
« Je m’ennuie. »
« Je me sens seul. »
« Je viens de vivre quelque chose de désagréable. »
« Je n’ai pas envie de penser. »
« Je suis épuisé. »
Le réseau social peut alors devenir un régulateur émotionnel.
Il détourne momentanément l’attention de ce que nous ressentons.
Dans ce cas, réduire simplement le temps d’écran risque de ne pas suffire, car nous supprimons le comportement sans comprendre la fonction qu’il remplissait.
Une démarche beaucoup plus intéressante consiste à introduire quelques secondes entre l’impulsion et le geste.
Avant d’ouvrir automatiquement l’application, demander :
« Qu’est-ce que je ressens en ce moment ? »
Puis :
« De quoi ai-je réellement besoin ? »
De distraction ? De repos ? De contact humain ? De bouger ? De parler ? De sortir ? De respirer ? De dormir ?
Cette petite interrogation transforme déjà notre rapport au téléphone, parce qu’elle réintroduit quelque chose que les automatismes numériques avaient progressivement supprimé : un choix.
Une famille ou un adulte peut expérimenter pendant une semaine une démarche très simple.
Pendant sept jours, il ne s’agit pas de supprimer les réseaux sociaux mais de les rendre à nouveau visibles.
Observer le nombre de consultations quotidiennes. Repérer les moments où le téléphone est ouvert sans raison précise. Identifier les émotions qui précèdent certaines consultations. Supprimer les notifications non indispensables. Éloigner le téléphone pendant les repas. Le laisser hors de la chambre pendant la nuit lorsque cela est possible.
Puis retrouver volontairement chaque jour un moment sans stimulation numérique : marcher, cuisiner, discuter, lire, bricoler, jardiner, écouter de la musique sans faire autre chose, regarder autour de soi ou simplement ne rien faire.
Au bout de quelques jours, une différence apparaît souvent.
Ce n’est pas nécessairement le temps d’écran qui diminue immédiatement.
C’est la conscience de l’usage qui augmente.
Et cette conscience constitue le commencement de l’autorégulation.
Les travaux de Serge Tisseron nous invitent finalement à sortir d’une opposition trop simple entre les défenseurs du numérique et ceux qui voudraient nous en protéger.
Les écrans font désormais partie de notre monde. Ils permettent de travailler, d’apprendre, de communiquer, de créer, de maintenir des relations et d’accéder à une quantité extraordinaire de connaissances. La nouvelle édition de 3-6-9-12+ insiste d’ailleurs sur la nécessité de reconnaître ces possibilités tout en apprenant à prévenir les usages problématiques.
L’enjeu n’est donc probablement plus de savoir comment supprimer les écrans de nos vies.
Il est de savoir comment empêcher qu’ils occupent toute la place.
Pour l’enfant, cela signifie grandir dans un environnement où le numérique existe sans remplacer le jeu, le mouvement, la parole, la rencontre, la créativité et l’expérience du monde.
Pour l’adolescent, cela signifie apprendre progressivement que la liberté ne consiste pas à pouvoir se connecter à tout moment, mais aussi à être capable de choisir de ne pas le faire.
Pour l’adulte, enfin, cela signifie accepter de regarder ses propres habitudes avant de vouloir corriger celles de ses enfants.
Car peut-être est-ce là le véritable défi de notre époque numérique : conserver la capacité d’utiliser des technologies extraordinairement puissantes sans leur abandonner progressivement notre attention.
Serge Tisseron résume l’esprit de cette démarche autour d’une idée que l’association 3-6-9-12 continue de promouvoir : apprendre à nous servir des écrans, mais également apprendre à nous en passer.
Et cette seconde compétence pourrait bien devenir aussi importante que la première.
Car apprendre à poser son téléphone, ce n’est pas refuser le monde moderne.
C’est parfois simplement retrouver le monde qui était là, autour de nous, pendant que nous regardions ailleurs.