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Il fut un temps, pas si lointain, où l’on pouvait quitter son domicile sans emporter avec soi le monde entier.
On partait travailler, marcher, dîner chez des amis, prendre un train ou simplement acheter du pain, et pendant quelques minutes, parfois quelques heures, personne ne pouvait véritablement nous joindre. L’absence faisait partie de l’existence. Elle n’était ni inquiétante ni suspecte. Elle constituait même l’une des respirations ordinaires de la vie : il y avait des moments pour être avec les autres et d’autres pour être seul, des temps pour parler et d’autres pour penser, des espaces où l’on pouvait être regardé et d’autres où l’on disparaissait momentanément du regard du monde.
Le numérique a profondément bouleversé cette frontière.
Le smartphone repose aujourd’hui à quelques centimètres de nous, parfois du réveil jusqu’au sommeil. Il nous accompagne dans les transports, au travail, au restaurant, dans la salle d’attente du médecin, devant la télévision et jusque dans la chambre à coucher. Il nous permet de travailler, d’apprendre, de nous orienter, de photographier, de communiquer, de nous distraire, de chercher une information ou de maintenir un lien avec ceux que nous aimons.
Mais il fait davantage encore.
À mesure que nous l’utilisons, le numérique transforme silencieusement notre manière d’attendre, de nous ennuyer, de nous souvenir, de nous présenter aux autres, de chercher leur approbation, de supporter la solitude et parfois même de construire notre identité.
C’est précisément ce déplacement du regard qui rend les travaux de Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste et chercheur particulièrement intéressants. Plutôt que de réduire le numérique à une opposition simpliste entre progrès et danger, il cherche depuis de nombreuses années à comprendre ce que les écrans, Internet, les réseaux sociaux, les mondes virtuels, les robots et désormais l’intelligence artificielle viennent modifier dans notre vie psychique et relationnelle.
La question n’est donc peut-être plus seulement : combien de temps passons-nous devant les écrans ?
Elle devient beaucoup plus profonde :
Que devenons-nous lorsque les écrans prennent une place permanente entre le monde, les autres et nous-mêmes ?
Nous continuons souvent à parler du numérique comme nous parlions autrefois de la télévision ou de l’ordinateur : comme d’un outil que nous déciderions ponctuellement d’utiliser.
Cette représentation correspond de moins en moins à la réalité.
Le numérique constitue désormais un environnement dans lequel une partie de notre existence se déroule. Nous y travaillons, nous y entretenons nos relations, nous y exposons des fragments de notre vie, nous y cherchons des informations, nous y exprimons nos opinions et nous y construisons parfois une part importante de notre réputation.
Les frontières entre le monde numérique et le monde physique deviennent ainsi de plus en plus poreuses.
Une conversation commencée autour d’une table se poursuit par messages. Une rencontre amoureuse peut commencer sur une application avant de devenir physique. Une photographie prise pendant un dîner est immédiatement partagée avec des personnes qui n’y participent pas. Une dispute familiale peut se prolonger sur une messagerie. Une journée de travail peut continuer le soir à travers les courriels et les notifications.
Dans cette perspective, opposer le « réel » au « virtuel » devient insuffisant.
Les travaux de Serge Tisseron autour des mondes virtuels insistent justement sur cette complexité. Les espaces numériques peuvent devenir des lieux de rencontre, de socialisation, d’exploration identitaire et de créativité. Mais ils peuvent également favoriser la fuite, le sentiment de toute-puissance ou une relation aux autres dans laquelle la présence concrète du corps et de l’émotion devient moins perceptible.
Le numérique ne supprime donc pas nécessairement la relation.
Il la transforme.
Et c’est cette transformation qu’il nous faut apprendre à observer.
L’un des concepts les plus féconds développés par Serge Tisseron pour comprendre notre époque est celui d’extimité.
Nous avons longtemps pensé l’intimité comme un territoire que l’individu devait protéger du regard des autres. Certaines choses appartenaient à l’espace public, d’autres à la famille, d’autres encore à notre vie privée, et quelques-unes seulement demeuraient enfouies au plus profond de nous-mêmes.
Internet et les réseaux sociaux n’ont pas supprimé ce besoin d’intimité.
Ils lui ont ajouté un mouvement apparemment contradictoire : celui de montrer volontairement certaines parties de soi afin de mieux se découvrir à travers le regard des autres.
L’extimité ne doit donc pas être confondue avec l’exhibitionnisme.
Nous pouvons raconter une réussite, partager une photographie, exprimer une émotion, publier une réflexion ou dévoiler une difficulté non pas simplement pour être vus, mais parce que la réaction d’autrui participe à la manière dont nous nous percevons nous-mêmes.
Ce phénomène existait évidemment avant Internet.
L’être humain s’est toujours raconté.
Il a écrit des lettres, tenu des journaux, montré des photographies, raconté ses aventures, cherché l’approbation de ses proches et observé leur réaction lorsqu’il révélait quelque chose de lui-même.
Mais le numérique a donné à ce processus une dimension sans précédent.
Désormais, quelques secondes suffisent pour exposer un fragment de soi à des dizaines, des centaines, parfois des milliers de personnes.
Et surtout, leur réaction devient immédiatement visible.
Un nombre de vues.
Des commentaires.
Des cœurs.
Des « likes ».
Des partages.
Ou parfois… rien.
Cette absence elle-même peut devenir une réponse.
Nous entrons alors dans une situation psychologique étrange : nous publions quelque chose parce que nous souhaitons être regardés, puis nous regardons à notre tour la manière dont nous avons été regardés.
Peu à peu peut apparaître une question silencieuse :
« Est-ce que ce que je suis vaut quelque chose si personne ne le regarde ? »
Cette question devient particulièrement importante lorsque l’on considère la construction de l’estime de soi.
L’être humain a toujours eu besoin de reconnaissance. L’enfant se construit dans le regard de ceux qui l’entourent. L’adolescent cherche celui de ses pairs. L’adulte lui-même n’échappe pas à ce besoin d’être reconnu, apprécié, valorisé ou simplement considéré.
Le problème n’est donc pas de vouloir être regardé.
Le problème commence lorsque la mesure de notre valeur personnelle risque de dépendre excessivement de signes numériques.
Car les réseaux sociaux introduisent une nouveauté considérable : la reconnaissance devient quantifiable.
Une photographie n’est plus seulement appréciée ; elle obtient 14, 80 ou 2 000 réactions.
Une publication n’est plus simplement lue ; elle affiche son nombre de vues.
Une personne ne possède plus seulement des relations ; elle possède un nombre d’abonnés.
Et cette quantification peut progressivement déplacer notre attention.
Nous ne nous demandons plus seulement :
« Est-ce que j’aime cette photographie ? »
Mais :
« Est-ce qu’elle va plaire ? »
Nous ne nous demandons plus uniquement :
« Qu’ai-je envie de raconter ? »
Mais :
« Qu’est-ce qui va susciter une réaction ? »
C’est alors qu’un glissement subtil peut se produire : au lieu d’utiliser le numérique pour exprimer quelque chose de nous-mêmes, nous risquons de commencer à nous transformer pour répondre aux attentes supposées du numérique.
Les réseaux sociaux nous offrent une liberté extraordinaire : celle de choisir ce que nous voulons montrer de nous.
Mais cette liberté possède son revers.
Car à force de choisir ce que nous montrons, nous pouvons être tentés de construire une version progressivement idéalisée de notre existence.
Nous sélectionnons la photographie la plus flatteuse.
Le moment le plus heureux.
Le voyage le plus spectaculaire.
Le repas le plus esthétique.
La réussite professionnelle la plus valorisante.
Et rien de cela n’est mensonger en soi.
Le problème apparaît lorsque nous oublions que les autres font exactement la même chose.
Nous comparons alors parfois les coulisses de notre propre existence avec la vitrine de celle des autres.
Nous connaissons nos doutes, nos échecs, nos réveils difficiles, nos inquiétudes, nos journées ordinaires et nos imperfections.
Mais nous ne voyons chez l’autre que ce qu’il a choisi de montrer.
Cette comparaison est nécessairement déséquilibrée.
Elle peut nourrir un sentiment d’insuffisance :
« Les autres réussissent mieux que moi. »
« Les autres sont plus heureux. »
« Leur couple fonctionne mieux. »
« Ils voyagent davantage. »
« Ils vieillissent mieux. »
« Ils sont plus entourés. »
Le numérique peut ainsi devenir un immense théâtre social dans lequel chacun regarde les autres jouer leur meilleur rôle tout en demeurant seul avec ses propres coulisses.
Il existe un autre bouleversement, plus discret encore.
Nous supportons de moins en moins les moments où il ne se passe rien.
Une file d’attente.
Quelques minutes avant un rendez-vous.
Un trajet en bus.
Une personne qui arrive en retard.
Un repas pris seul.
Une pause entre deux tâches.
Autrefois, ces instants étaient remplis par le regard, la rêverie, l’observation ou simplement l’ennui.
Aujourd’hui, un geste presque automatique intervient.
La main se dirige vers le téléphone.
Nous vérifions un message, puis une actualité, puis une notification, puis une vidéo qui nous conduit vers une autre vidéo.
Ce geste paraît insignifiant.
Pourtant, psychologiquement, il pose une question considérable :
sommes-nous encore capables de ne rien faire ?
L’ennui n’est pas seulement une absence d’activité. Il peut être un espace psychique dans lequel quelque chose se réorganise.
Nous rêvassons.
Nous associons des idées.
Nous repensons à une conversation.
Nous imaginons.
Nous nous interrogeons.
Nous laissons émerger une pensée qui n’avait pas été convoquée.
Lorsque chaque interstice de l’existence est immédiatement rempli par un contenu numérique, nous ne perdons donc pas seulement du temps.
Nous risquons parfois de perdre la possibilité du vide intérieur nécessaire à l’élaboration de la pensée.
Voilà peut-être l’un des paradoxes les plus troublants de notre époque.
Jamais nous n’avons possédé autant de moyens de communiquer.
Et pourtant, communiquer davantage ne signifie pas nécessairement entrer davantage en relation.
Une conversation humaine est une expérience extrêmement riche.
Nous écoutons les mots, mais également le silence entre les mots. Nous observons un visage, un regard qui se détourne, une hésitation, une respiration plus courte, une posture qui change.
Nous sentons parfois que quelque chose ne va pas avant même que l’autre ne nous le dise.
Une grande partie de la relation humaine passe par ces informations minuscules.
Le numérique en conserve certaines et en supprime d’autres.
Un message peut transmettre une pensée, mais pas toujours son émotion.
Un émoji peut tenter de réparer cette absence.
Une visioconférence restitue le visage et la voix, mais pas entièrement la présence corporelle.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer ces formes de communication.
Un message peut maintenir une relation à plusieurs milliers de kilomètres. Une visioconférence peut permettre à une famille dispersée de se retrouver. Une communauté en ligne peut offrir un soutien précieux à une personne isolée.
Le véritable enjeu consiste plutôt à ne pas confondre connexion et relation.
Cette distinction conduit à l’un des axes majeurs des travaux de Serge Tisseron : l’empathie.
L’empathie ne consiste pas seulement à identifier intellectuellement l’émotion de quelqu’un.
Elle suppose une capacité à reconnaître l’autre comme un sujet distinct de soi, possédant son histoire, ses émotions, ses besoins et son propre point de vue.
Or les environnements numériques peuvent parfois modifier les conditions dans lesquelles cette empathie se déploie.
Derrière un écran, l’autre peut devenir plus abstrait.
Un pseudonyme.
Une photographie.
Un avatar.
Une opinion.
Une phrase.
Nous ne voyons pas toujours son visage lorsque nous lui répondons brutalement.
Nous ne voyons pas immédiatement la blessure produite par notre commentaire.
Nous ne percevons pas le silence qui suivrait nos paroles si nous les prononcions devant lui.
Cette distance peut faciliter certaines formes d’agressivité, de harcèlement ou de désinhibition.
Mais, là encore, la pensée de Tisseron est plus intéressante lorsqu’elle échappe au catastrophisme.
Les mondes numériques peuvent aussi favoriser la rencontre et permettre d’expérimenter différentes formes de soi. Dans ses travaux sur les avatars, il montre notamment que les identités multiples ne sont pas nécessairement pathologiques : elles peuvent participer à l’exploration de soi, particulièrement à l’adolescence.
Le numérique n’abolit donc pas automatiquement l’empathie.
Il nous oblige plutôt à apprendre une nouvelle grammaire de l’empathie.
C’est probablement l’un des travaux les plus connus de Serge Tisseron.
Face aux inquiétudes des parents concernant les écrans, il a proposé dès 2008 les balises 3-6-9-12, organisées autour de grandes étapes du développement de l’enfant : l’entrée en maternelle, l’entrée au CP, l’acquisition de la lecture et de l’écriture et l’entrée au collège.
L’intérêt de cette approche est qu’elle ne repose pas simplement sur une comptabilité des minutes passées devant un écran.
Elle pose une question éducative beaucoup plus large :
comment introduire progressivement le numérique dans la vie de l’enfant sans lui abandonner la responsabilité de se réguler seul ?
L’objectif n’est pas de construire une enfance sans technologie.
Une telle ambition serait d’ailleurs difficilement compatible avec le monde dans lequel les enfants devront vivre.
Il s’agit plutôt de leur apprendre à utiliser les outils numériques au moment approprié, à comprendre leurs mécanismes, à en découvrir les possibilités mais également à identifier leurs pièges.
Les travaux ont depuis été actualisés pour tenir compte de la généralisation des réseaux sociaux et des nouvelles pratiques numériques.
L’idée fondamentale demeure cependant remarquablement actuelle :
les écrans ne doivent être ni diabolisés ni abandonnés sans médiation à l’enfant. Ils doivent être apprivoisés.
Cette formulation pourrait presque résumer toute une philosophie éducative du numérique.
Apprendre à utiliser un outil suppose également de pouvoir décider de ne pas l’utiliser.
Car la véritable autonomie ne consiste pas à avoir accès à tout.
Elle consiste à conserver la capacité de choisir.
Choisir de regarder.
Choisir d’éteindre.
Choisir de répondre maintenant.
Choisir de répondre demain.
Choisir de partager.
Choisir de garder quelque chose pour soi.
Choisir de demander une information à une machine.
Choisir de parler à un être humain.
C’est précisément cette liberté intérieure que l’omniprésence du numérique risque parfois de fragiliser.
Nous pensons utiliser notre téléphone.
Mais combien de fois le prenons-nous sans avoir réellement décidé de le prendre ?
Nous pensons consulter un réseau social pendant quelques minutes.
Puis nous découvrons que vingt ou trente minutes se sont écoulées.
Nous pensons choisir ce que nous regardons.
Mais des algorithmes sélectionnent déjà une partie de ce qui nous sera présenté.
L’éducation numérique devrait donc progressivement intégrer une nouvelle compétence fondamentale : la capacité à reprendre conscience de ses propres usages.
La réflexion de Serge Tisseron prend aujourd’hui une dimension supplémentaire avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle générative.
La question n’est plus seulement celle des écrans.
Nous entrons dans une époque où les machines parlent.
Elles répondent.
Elles écrivent.
Elles expliquent.
Elles conseillent.
Elles peuvent simuler la patience, la disponibilité, l’attention et même certaines formes de compréhension émotionnelle.
Serge Tisseron travaille depuis plusieurs années sur notre relation aux robots et sur ce qu’il a appelé l’empathie artificielle.
La question devient alors fascinante.
Que se passe-t-il lorsqu’une machine nous donne l’impression qu’elle nous comprend ?
Nous savons intellectuellement qu’un système artificiel ne ressent pas nos émotions comme un être humain.
Mais notre cerveau relationnel peut néanmoins réagir aux signes de compréhension qui lui sont adressés.
Une machine qui répond calmement, qui reprend nos mots, qui semble se souvenir de ce que nous avons dit et qui adapte son discours peut produire un sentiment de présence.
Le risque n’est peut-être donc pas que les machines deviennent humaines.
Il pourrait être que nous leur prêtions une humanité qu’elles ne possèdent pas.
Cette question deviendra probablement l’un des grands enjeux psychologiques des prochaines années.
Un être humain fatigue.
Il peut être impatient.
Il peut être indisponible.
Il peut ne pas comprendre.
Il peut nous contredire.
Il possède ses propres besoins.
Une intelligence artificielle, au contraire, peut sembler disponible à toute heure.
Elle ne soupire pas.
Elle ne regarde pas sa montre.
Elle peut reformuler dix fois une explication.
Cette disponibilité constitue évidemment une formidable opportunité.
Mais elle pourrait également créer une comparaison implicite entre la relation humaine, imparfaite par nature, et une interaction artificielle conçue pour être fluide.
Or ce sont précisément les imperfections de la relation humaine qui nous apprennent quelque chose d’essentiel :
attendre,
négocier,
écouter,
supporter la frustration,
réparer un malentendu,
accepter que l’autre ne pense pas comme nous.
La relation humaine nous confronte à l’altérité.
Une machine, elle, risque parfois de devenir un miroir extrêmement sophistiqué.
Le débat sur le numérique se trompe peut-être lorsqu’il cherche simplement à déterminer si les écrans sont bons ou mauvais.
La question est devenue beaucoup plus complexe.
Le numérique est désormais intimement mêlé à nos existences. Il nous offre des possibilités extraordinaires d’apprentissage, de création, de communication et d’accès au monde.
Il serait absurde de vouloir revenir en arrière.
Mais il serait tout aussi naïf d’imaginer que ces technologies sont psychologiquement neutres.
Elles modifient notre rapport au temps.
À l’attente.
À l’intimité.
À la reconnaissance.
À l’information.
À notre image.
À l’autre.
Et progressivement, avec l’intelligence artificielle, elles pourraient modifier notre conception même de ce qu’est une relation.
La question essentielle devient alors celle de notre liberté psychique.
Sommes-nous encore capables de choisir ce que nous regardons ?
Sommes-nous capables de supporter quelques minutes sans stimulation ?
Sommes-nous capables de garder certaines choses pour nous ?
Sommes-nous capables d’entendre une opinion qui ne ressemble pas à la nôtre ?
Sommes-nous capables d’être avec quelqu’un sans regarder notre téléphone ?
Sommes-nous capables de demander à une intelligence artificielle de nous aider sans lui abandonner notre capacité de penser ?
Peut-être est-ce finalement ce que nous enseignent les travaux de Serge Tisseron.
Nous ne devons pas choisir entre le monde numérique et le monde humain.
Nous devons apprendre à les articuler.
Il ne s’agit pas de retirer tous les écrans des maisons, mais de préserver des moments où ils ne sont pas nécessaires.
Il ne s’agit pas d’interdire les réseaux sociaux, mais d’apprendre à comprendre ce que nous allons y chercher.
Il ne s’agit pas de refuser l’intelligence artificielle, mais de savoir ce que nous pouvons lui déléguer sans lui abandonner ce qui constitue notre jugement, notre responsabilité et notre capacité de relation.
Il ne s’agit même pas nécessairement de passer moins de temps connecté.
Il s’agit peut-être d’être davantage conscient lorsque nous le sommes.
Car le numérique devient problématique lorsqu’il cesse d’être un choix pour devenir un automatisme.
Lorsque nous ne décidons plus de regarder mais que nous regardons.
Lorsque nous ne décidons plus de consulter mais que nous vérifions.
Lorsque nous ne décidons plus de partager mais que nous ressentons le besoin d’être vus.
Et lorsque nous ne cherchons plus la technologie pour nous aider à vivre, mais que nous commençons imperceptiblement à organiser notre vie pour répondre à ses sollicitations.
Il existe peut-être une liberté dont nous parlons encore trop peu.
Le droit de ne pas être joignable.
Le droit de ne pas répondre immédiatement.
Le droit de vivre un moment sans le photographier.
Le droit d’aimer quelque chose sans le publier.
Le droit de réussir sans l’annoncer.
Le droit d’être triste sans l’expliquer.
Le droit de changer d’avis sans que nos paroles anciennes demeurent éternellement accessibles.
Le droit de s’ennuyer.
Le droit de penser lentement.
Le droit, finalement, de disparaître momentanément du regard des autres pour revenir vers soi.
Car une société véritablement numérique ne devrait peut-être pas être une société dans laquelle nous sommes constamment connectés.
Elle devrait être une société dans laquelle nous avons appris quand nous connecter, pourquoi nous connecter, avec qui nous connecter et, surtout, quand nous déconnecter.
C’est là que les travaux de Serge Tisseron prennent toute leur profondeur.
Ils ne nous invitent pas à avoir peur de la technologie.
Ils nous invitent à ne pas cesser de penser notre relation avec elle.
Car derrière la question des écrans se trouve finalement une interrogation beaucoup plus ancienne, et infiniment plus humaine :
comment rester soi-même lorsque le monde cherche sans cesse à capter notre regard ?
Et derrière l’arrivée de l’intelligence artificielle s’en dessine déjà une autre :
comment continuer à construire de véritables relations humaines lorsque les machines deviennent capables d’en reproduire de mieux en mieux les apparences ?
Peut-être est-ce là l’un des défis majeurs des années qui viennent.
Non pas apprendre à vivre sans le numérique.
Mais apprendre à vivre avec lui sans lui abandonner notre attention, notre intimité, notre esprit critique, notre empathie et cette capacité profondément humaine à rencontrer l’autre dans toute son imprévisibilité.
Parce qu’au bout du compte, la technologie devrait rester ce qu’elle aurait toujours dû être : un moyen d’agrandir notre monde, et non un monde suffisamment séduisant pour nous faire oublier d’habiter le nôtre.
Parmi les travaux de Serge Tisseron particulièrement utiles pour prolonger cette réflexion figurent 3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir, aujourd’hui proposé dans une édition actualisée 3-6-9-12+, ses réflexions sur L’intimité surexposée, ses recherches consacrées à l’empathie, ainsi que ses ouvrages sur les mondes virtuels, les robots et l’empathie artificielle. Ces travaux ont progressivement construit une même interrogation : comment accueillir les transformations technologiques sans perdre la capacité de penser les usages que nous en faisons ?